Hier, au centre de soins palliatifs, j’ai assisté à une scène que je n’oublierai jamais.
Un homme en fin de vie est tombé près de son lit. Rien de grave. Aucune blessure. Mais il a fallu attendre que les infirmières puissent venir l’aider à se relever.
Pendant ce temps, je suis restée dans le corridor avec sa conjointe.
Elle pleurait.
Pas des larmes bruyantes. Des larmes de fatigue.
Des larmes de celles et ceux qui tiennent depuis trop longtemps.
Elle me disait qu’elle ne dormait plus. Qu’elle était épuisée. Qu’elle n’avait plus de réserves. Son corps était là, mais on sentait que son cœur portait un poids immense.
Elle ne parlait que de lui.
De ce qu’il vivait.
De ce qu’il traversait.
De ce qu’elle aurait voulu pouvoir lui épargner.
Quand les infirmières ont finalement installé son mari dans un fauteuil, il nous a fait signe d’approcher.
Sa femme s’est avancée.
Il l’a regardée et a dit doucement :
« Non… pas toi. Elle. »
En me pointant.
Je me suis approchée.
Puis il a demandé à sa femme de nous laisser seuls quelques instants.
Lorsqu’elle est sortie de la chambre, il a baissé la tête.
Et il s’est mis à pleurer.
Pas les pleurs de quelqu’un qui a peur de mourir.
Pas les pleurs de quelqu’un qui souffre physiquement.
Les pleurs d’un homme dont le cœur était brisé.
À travers ses sanglots, il m’a dit :
« Je n’arrive pas à croire que je lui fais vivre ça… »
Je l’ai regardé.
Et j’ai été frappée par une vérité immense.
Sa plus grande douleur n’était pas sa maladie.
Ce n’était pas la fin qui approchait.
C’était de voir souffrir la femme qu’il aimait.
Quelques minutes plus tôt, dans le corridor, elle pleurait pour lui.
Et maintenant, dans cette chambre, lui pleurait pour elle.
Deux personnes épuisées.
Deux personnes blessées.
Deux personnes qui auraient tout donné pour prendre la souffrance de l’autre et la porter à sa place.
À cet instant, il n’y avait plus de maladie.
Il n’y avait plus de traitements.
Il n’y avait plus de diagnostics.
Il n’y avait plus que l’amour.
Un amour tellement grand qu’il faisait passer l’autre avant soi, jusqu’au dernier souffle.
On entend souvent dire que la fin de vie nous apprend l’essentiel.
Hier, j’ai compris pourquoi.
Parce que lorsque tout le reste tombe…
Lorsque les projets s’effacent…
Lorsque le temps devient compté…
Ce qui demeure n’est ni l’argent, ni les réussites, ni les possessions.
Ce qui demeure, c’est ce lien invisible entre deux êtres.
Cette volonté profonde de protéger l’autre, même lorsqu’on n’a plus la force de se protéger soi-même.
En quittant cette chambre, je suis restée quelques instants dans le corridor.
Je regardais cette femme qui souffrait pour son mari.
Et cet homme qui souffrait pour sa femme.
Et je me suis demandé si l’amour ne ressemblait pas exactement à cela.
Porter le cœur de l’autre dans sa propre poitrine.
Puis réaliser, au moment où la vie nous échappe, que ce cœur-là continuera de battre longtemps après nous.
…
Et pendant quelques secondes, plus personne n’a parlé.
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